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Politique

Benkirane, le dérapage final ?…

par Fahd YATA | le 6 décembre 2016


Un Chef de gouvernement sévèrement recadré par son ministre des Affaires étrangères, les deux en position d’intérimaires, voilà du jamais vu dans l’histoire du Maroc moderne et qui met en scène M. Abdelilah Benkirane, chef du gouvernement sortant, et M. Salaheddine Mezouar, Ministre des Affaires étrangères et de la Coopération, également sortant.

Mais si le second ne sait pas vraiment à cette heure quel sera son proche avenir gouvernemental, le premier, lui, a été officiellement désigné, le 10 octobre 2016, par le Roi Mohammed VI pour constituer un gouvernement après la victoire de son parti, le PJD, aux élections législatives intervenues trois jours auparavant.

Abdelilah Benkirane, qui a bien du mal, deux mois quasiment après cette nomination, a construire une coalition pour gouverner, vient incontestablement de se rendre la tâche encore plus difficile, (impossible ?), après l’énorme bévue qu’il vient de commettre.

Au point où l’on en vient à se demander s’il a été victime de sa fougue oratoire habituelle devant le journaliste d’Al Quds Press, ou si ses sympathies (réelles mais inavouables) pour les Frères Musulmans sont à l’origine de son dérapage oral sur la question syrienne !
Car l’affaire est doublement sérieuse.

« Chkoun n’ta » ?

D’abord parce que Benkirane ne saurait ignorer que la politique étrangère, les relations extérieures, la conduite des affaires stratégiques engageant le Royaume, sont du domaine réservé du Roi, ce qu’exprime d’ailleurs clairement la Constitution de 2011.

Le chef de gouvernement pressenti ignorerait-il ce texte fondamental ?

En critiquant vertement la Russie, Abdelilah Benkirane est clairement sorti de son domaine de compétences officielles car, aujourd’hui, il n’est plus uniquement chef d’un parti politique, mais en charge de la politique gouvernementale du Royaume.

Mais, au-delà de ce grand coup de canif dans le contrat constitutionnel qui unit le Chef de l’Etat et le chef du gouvernement, aux pouvoirs respectifs soigneusement définis donc, le leader du PJD a délibérément violé un pacte tacite mais très fort qui l’unit, depuis très longtemps, au Roi et, de façon plus globale, au pouvoir monarchique dans notre pays.

En effet, Abdelilah Benkirane s’est toujours présenté et défini, publiquement, comme l’un des soutiens les plus fermes, sinon inconditionnels de la Monarchie alaouite.

Et voilà qu’aujourd’hui, en une période cruciale pour lui et son parti, alors qu’il a la responsabilité de réussir au plus vite dans la mission qui lui a été confiée à la fois par les urnes et par le Roi, il commet plus qu’un faux pas, une bourde ou une erreur, mais une faute que certains n’hésiteront pas à considérer comme intentionnelle, délibérée, sans doute parce que les convictions profondes et intimes de Benkirane, idéologiquement parlant, sont différentes, voire opposées à celles que le Royaume énonce sur la question de la Syrie.

Ce faisant, le chef de gouvernement pressenti s’aliène fortement l’estime royale et apparaît plus en tant que contradicteur et opposant qu’en tant que « fidèle serviteur du Makhzen » ! L’a-t-il mesuré en critiquant vertement la Russie, une grande puissance que le Maroc respecte et dont les positions sur tous les sujets qui concernent notre pays sont cruciales pour nous ?

Triple faute

Et, encore plus accablant comme constat, les critiques de Benkirane sur l’assistance apportée par la Russie de Poutine au régime de Bachar Al Assad interviennent à un momentum très particulier, déclinable en trois tableaux.

D’abord le chef de gouvernement en charge de la gestion des affaires courantes, prend une position différente de celle du Royaume alors que le Chef de l’Etat se trouve en déplacement officiel à l’étranger. A-t-il reçu mandat pour exprimer de telles vues ? Que nenni !

Abdelilah Benkirane, ensuite, accorde un entretien à un journal en ligne palestinien quand le Roi est tout à la mission hautement stratégique de préparation et de réunion des conditions du succès de l’opération longtemps planifiée et soigneusement exécutée de retour du Maroc au sein de l’Union africaine en janvier prochain à l’occasion du sommet d’Addis Abéba.

Un politicien aussi averti que le leader du PJD connaît parfaitement les priorités actuelles de la diplomatie marocaine. Pourquoi donc aller s’enferrer dans le bourbier syrien ?

Et, last but not least, le chef de gouvernement sortant mesure-t-il l’ampleur de la faute qu’il a commise lorsqu’il prend position frontalement contre la Russie, membre permanent du Conseil de Sécurité, « partenaire stratégique du Royaume du Maroc », que le Roi Mohammed VI a « travaillé au corps » avec beaucoup de soin afin que Moscou ne se range pas plus avant du côté des adversaires de notre intégrité territoriale et de notre unité nationale ?

Abdelilah Benkirane ignore-t-il à ce point les codes de conduite d’un « haut responsable officiel » pour prendre ainsi le contrepied public des positions stratégiques du Royaume et porter ainsi atteinte aux intérêts suprêmes de l’Etat et de la Nation ?

Humiliation publique

L’affaire est donc gravissime et justifie pleinement le « recadrage officiel » opéré par le ministre des AE devant l’ambassadeur de Russie à Rabat, une mise au point sévère, immédiatement relayée par l’Agence MAP afin que chacun mesure la gravité de la prise de position intempestive du leader du PJD, candidat à sa propres succession à la tête du gouvernement.

Au-delà donc de l’humiliation publique subie par Benkirane qui s’est fait « remonter les bretelles » par Salaheddine Mezouar, (lequel trouve ainsi une belle revanche et une magnifique porte de sortie du gouvernement face à son adversaire politique), il est évident que la démarche officielle opérée devant le diplomate russe est la conséquence d’une décision royale, prise avec diligence et fermeté.

Elle vient, ainsi, indiscutablement, fortement fragiliser M. Abdelilah Benkirane dans sa position de chef de gouvernement pressenti et, peut-être même remettre en cause la mission même que le Roi lui a confiée le 10 octobre dernier.

La faute ne sera sans doute ni pardonnée, ni oubliée de sitôt et les paris sont d’ores et déjà ouverts sur la possibilité réelle qui sera donnée à Abdelilah Benkirane de réussir à constituer son gouvernement…

Fahd YATA